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Malicia. La force de l’héritage

Malicia crée des petites parenthèses enchantées dans la vie des nombreuses femmes qui passent la porte de sa boutique. Elle vend des robes de mariées toutes plus incroyables les unes que les autres. Apporter du bonheur aux autres, c’est ce qui la porte. Mais pour elle, pas question d’élever des princesses mièvres pour autant. Elle accompagne ses filles au jour le jour, pour en faire des femmes fortes et libres à 1000 lieues de Disney.

Malicia, 38 ans, mariée 2 filles, Mila 7 ans et Lily 5 ans, fondatrice  de Love Sweet etc.

Quel genre de petite fille étais-tu ?

J’étais fille unique et je vivais dans un monde imaginaire car je jouais beaucoup toute seule. Mes parents étaient très âgés quand ils m’ont eue et j’ai été baignée dans un monde d’adultes. Du coup, je pense que j’ai grandi plus vite que les autres enfants.

Tu as grandi dans quel genre de famille ?

Ma maman m’a eu très tard pour l’époque puisqu’elle avait 42 ans. Mon père avait 11 ans de plus qu’elle. Ils ont essayé pendant de très longues années d’avoir un enfant sans succès et alors qu’ils ne s’y attendaient plus, je suis arrivée. J’ai été vécue un peu comme le messie par mes parents et j’ai été pourrie gâtée (sourire). En raison de leur âge, ils étaient extrêmement disponibles et investis. Je suis née en 81 et ils ont arrêté de travailler en 86. Et comme ils voulaient absolument mon bonheur et qu’ils n’avaient aucune expérience de la parentalité, ils n’étaient pas du tout cadrant. Je dirais que j’étais moi-même un peu mon parent et le leur. Mais j’avais besoin de limites et je me suis très vite auto raisonnée. De plus, mes parents sont juifs et ont vécu la deuxième guerre mondiale. Ça a beaucoup influencé mon éducation. Plus tard, j’ai appris que mes parents venaient de très grandes fratries mais qu’ils étaient les uniques survivants de leur famille. J’ai retrouvé les trains, les camps dans lesquels ils ont été déportés et ça c’est glaçant. Pendant de longues années, sans trop identifier ce sentiment, je portais en moi le poids des survivants. C’est-à-dire que tu as le devoir de vivre mieux, d’être plus juste, plus honnête que les autres. C’est comme une mission qu’on t’inculque. Mais à force, plus, plus, plus, c’est surtout une énorme pression qui t’est infligée au quotidien.

Tu penses que tu reproduis l’éducation que tu as reçue ou tu es plutôt totalement en opposition avec celle-ci ?

C’est un peu comme si j’avais été au supermarché et que j’avais fait mon shopping. J’ai gardé ce qui avait du sens pour moi et qui me semblait faire partie de mon histoire et je leur ai rendu ce qui faisait partie de la leur ou en tout cas en partie. Mon père avait une très grande conscience sociale et il m’a transmis ce besoin de comprendre les gens. Du coup, j’ai ressenti le besoin de me connaître et j’ai entamé une thérapie avant de moi-même devenir maman. Pour comprendre d’où je venais et remettre les choses à leur place. Ça m’a permis d’apaiser mes rapports avec mes parents et de me rapprocher d’eux. Et puis quand on devient soi-même parent, on comprend certaines choses. Par exemple, ma mère m’a souvent raconté qu’elle avait accouché sans aucune douleur. Je crois que par cette histoire, elle a fait germer quelque chose en moi qui me disait que c’était possible de donner la vie sans avoir mal. Et finalement c’est ce qui m’est arrivé. Les deux fois, ça s’est passé facilement même si j’ai dû être provoquée pour les deux. Au niveau de la foi aussi, j’essaye de transmettre cette force à mes enfants car c’est très important pour moi qu’elles connaissent leurs origines mais aussi qu’elles s’ouvrent aux autres religions. Je trouve que la religion juive est belle et j’adore ses traditions et ses fêtes. Chaque année, on fête Nouvel An, la Pâque juive, Hanukkah. D’ailleurs, Hanukkah tombe au moment de Noël et du coup on fête ce qu’on appelle le « Noelukkah » et on met le sapin et la hannukkia. Enfin, pour revenir à l’idée de transmission, je dirais aussi que dans l’éducation des enfants, il n’y a pas que moi. Il y a Nico, mon mari. Et chacun vient avec ses propres valises et ce qu’il a envie de transmettre finalement.

Quelle genre de maman tu imaginais être ?

Je me suis toujours vue avec une famille et des enfants mais je ne me suis jamais projetée comme mère car j’ai toujours eu la crainte de ne pas pouvoir avoir d’enfant comme ma maman m’avait eu super tard. Je pensais d’ailleurs que j’allais adopter. Je n’avais pas ce besoin physique de porter un enfant. Je suis persuadée que si j’avais adopté un bébé, je l’aurais aimé autant que j’aime mes filles. Mais de manière générale, je n’imaginais pas du tout ce qu’était la maternité. Je n’avais pas de modèle même si je me rappelle qu’ado, je disais à ma mère que moi je serais une maman copine et bien sûr c’étaient des conneries (sourire). La seule attente que j’avais c’était d’être comme ma mère extrêmement disponible. Mais bien évidemment quand on est chef d’entreprise, ça n’est pas pareil. Et du coup, je me suis longtemps mise une grosse pression pour jongler entre mon rôle de maman et celui d’entrepreneuse. Je voulais être à la fois la maman qui est présente quand elles rentrent de l’école et qui fait des gâteaux et la femme qui bosse et réussit sa vie professionnelle.

Comment se sont passés les débuts de ta vie de maman ?

Quand Mila est née, je ne savais pas trop si j’allais allaiter ou pas. J’avais prévu de faire la tétée d’accueil et puis qu’on verrait pour la suite. Mais j’avais en moi cette croyance que l’allaitement était un peu magique, que c’était la chose la plus naturelle du monde et que tout irait de soi quand je mettrais mon bébé au sein. Et ça, ça a été la grande surprise. Ça ne se passe pas du tout comme ça en réalité. J’ai eu une mastite et je ne mesurais pas à quel point l’allaitement est un don de soi. Tu es complètement au service de ton bébé. Maintenant, pour mes deux enfants, ça ne s’est pas passé de la même façon. La première Mila, restait 45 minutes au sein, et ne s’endormait qu’en poussette ou en tétant, là où Lily, la deuxième restait 10 minutes au sein. Mais finalement je les ai allaitées 15 et 19 mois. Ce que je n’aurais jamais cru. Quand je suis rentrée la première fois de la maternité, j’ai tout de suite été acheter un biberon parce que j’avais peur qu’elle n’ait pas assez à manger (rires). En dehors de l’allaitement, j’ai trouvé très dur le retour à la maison. Quand je suis sortie de la maternité, j’ai été prise d’un énorme sentiment d’angoisse. En un coup, tu te retrouves seule avec ton bébé et tu ne sais pas trop quoi faire de cette petite chose. Je me sentais vraiment perdue. Je n’avais pas grand monde pour m’aider. Je me suis sentie, seule, vulnérable et épuisée. Puis comme c’est un évènement heureux, les gens supposent d’office que tout va bien et que c’est génial. Ils n’imaginent pas du tout l’ascenseur émotionnel que doit gérer la maman. En un coup, plus personne ne te parle d’autre chose, tout tourne autour du bien-être de ton bébé. Tu te retrouves à parler de caca, de rot à table avec ton mari et c’est comme si tu n’avais plus aucune autre conversation. Après, heureusement, Nico, mon mari était là et il a été d’un grand soutien. Il rentrait manger tous les midis avec moi et s’occupait de Mila en rentrant du boulot pour que je suis puisse souffler un peu. Il inventait des danses pour calmer les pleurs du soir de Mila et il a pris un congé parental d’un mois pour s’occuper d’elle en attendant qu’on ait une place en crèche et que je suis puisse reprendre le boulot.

Dans d’autres cultures, il y a un cocon qui se créé autour de la jeune maman pour l’aider. Ici rien n’est fait pour protéger les mamans dans ces moments de grande vulnérabilité.

Tu trouves que les mamans subissent beaucoup de pression ?

Je pense que les mamans ont une grande envie de bien faire et se mettent beaucoup de pression. Or le mieux est l’ennemi du bien. Par exemple, pour ma part j’avais plein de livres sur le développement de l’enfant qui te disent à un mois, il doit faire ça, à deux mois, ça,… Et du coup si à trois jours près, ma fille ne faisait pas ce qui était écrit dans le bouquin, je paniquais totalement. Je me suis vite rendue compte que je devenais toc toc avec ces livres. Je les ai finalement tous jetés pour faire à ma sauce. A côté de cette pression-là, il y a aussi la pression sociale. D’abord en tant que jeune parent tu dois respirer le bonheur. Il n’ y a pas vraiment de place pour autre chose. A travers l’allaitement, j’ai aussi été confrontée au regard réprobateur quand j’allaitais à l’extérieur. Puis il y a toujours quelqu’un dans ton entourage qui va mieux savoir que toi et qui va te dire « mais ton lait est pas assez ci ou pas assez ça » ou « mais enfin, donne lui le biberon ». Tu dois toujours être sur tous les fronts. Tu viens d’accoucher mais tu dois être au top de ta forme et de ta sexytude même si t’es remplie de morve (rires). Je crois que c’est très culturel et occidental. Dans d’autres cultures, il y a un cocon qui se créé autour de la jeune maman pour l’aider. Ici rien n’est fait pour protéger les mamans dans ces moments de grande vulnérabilité.

Qu’est-ce qui est le plus difficile pour toi dans ton rôle de maman ?

C’est de savoir que je ne peux pas les protéger de tout. Peu importe ce que tu transmets à tes enfants, ils font leur propre chemin. Ils ne t’appartiennent pas. Tu ne pourras malheureusement pas les empêcher de souffrir. Tu peux juste les accompagner un temps et les outiller le mieux possible.

Est-ce que tu as peur parfois ?

Oui et non. Je suis très partagée par rapport à cette question (sourire). J’essaye de faire du mieux que je peux pour les rendre autonomes et qu’elles fassent leurs propres choix. Mais j’ai peur des défis climatiques, de la privation de liberté, très présents aujourd’hui. Quand moi j’étais petite, je prenais mon vélo et j’allais jouer dans le quartier. Ça serait impossible aujourd’hui et pourtant c’est tellement important ce sentiment de liberté dans la construction d’un enfant. Il va falloir trouver d’autres manières de leur apprendre l’autonomie et la liberté. J’ai aussi peur des réseaux sociaux car je ne sais pas comment elles appréhenderont tout ça. Or il n’y a plus aucun filtre. J’ai peur qu’elles soient les victimes de harcèlement autant que j’ai peur qu’elles-mêmes puissent être les bourreaux.

Si tu ne devais leur transmettre qu’une seule valeur, ça serait laquelle ?

L’authenticité. Etre vrai par rapport à soi, être vrai par rapport aux autres. Rester fidèle à qui elles sont et ne pas accepter d’endosser le rôle que l’école puis la société voudrait leur faire porter. Je pense que si elles ont ça en elles, elles pourront tout traverser.