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Rachida. Semer des petites graines.

Pendant de nombreuses années, Rachida voit sa vie sans enfants. Puis un jour, l’amour fait qu’elle imagine les choses sous un autre angle et qu’elle tombe enceinte de Mano. Elle vit une grossesse et un post-partum difficiles. Elle réfléchit alors à comment elle pourrait venir en aide aux mamans qui comme elle, se sentent désespérément seules pendant leur congé maternité. Elle se lance alors dans l’aventure du Haricot Magique, un café-poussette où les parents peuvent se poser et échanger sur leurs doutes.
Après une grossesse difficile, Rachida veut venir en aide aux mamans qui se sentent seules. Elle se lance alors dans l'aventure du Haricot Magique.

Rachida, 38 ans, en couple, 1 enfant, Mano, 2 ans et demi, propriétaire du café-poussette Haricot Magique

Quel genre de petite fille étais-tu ?

J’étais une petite fille très introvertie contrairement à la personne que je suis aujourd’hui. J’étais du genre à raser les murs. Je cherchais ma place comme si on ne m’en avait pas donné une.

Dans quel genre de famille as-tu grandi ?

J’ai grandi dans une famille très nombreuse puisqu’on était 9 ! 5 garçons pour 4 filles. Autant dire qu’expliquer à ma mère que j’ai fait une dépression post-partum, ça revient à lui expliquer qu’il y a des gens qui ont été découvrir la lune (rires). Dans une famille aussi nombreuse, on ne peut pas s’attendre à ce que les parents donnent toute l’affection, la bienveillance et l’attention dont chaque enfant a besoin. Avec le recul, ça ne m’étonne pas que petite je me sentais transparente. Moi je suis la 7ème de la fratrie. Il y a 16 ans de différence entre le plus âgé et le plus jeune de mes frères. Dans les grandes familles, il faut aussi se rendre compte qu’on est jamais tous ensemble. Il y a deux groupes : les grands et les petits et on n’a pas vécu la même expérience familiale. Les cinq premiers ont grandi à une période donnée, avec des moyens donnés, dans un certain état d’esprit. Les suivants ont été élevés 10 ans plus tard, dans d’autres conditions. Comme souvent pour les immigrés, les aînés ont eu une éducation très dure et très sévère. Par exemple, lorsque ma sœur aînée s’est coupée les cheveux tout court, elle a reçu une gifle dont elle doit encore se souvenir aujourd’hui. Mon père considérait ça comme trop moderne, trop féministe. Il n’était absolument pas question d’en discuter. C’était inamaginable pour lui. Alors que quelques années plus tard quand moi-même j’ai coupé mes cheveux courts, sa réaction n’a pas du tout été identique.

Tu penses que tu reproduis l’éducation que tu as reçue ou tu es plutôt totalement en opposition avec celle-ci ?

Cette question est très intéressante surtout si tu y ajoutes la notion du couple. Car pour moi, nous sommes deux à éduquer notre fils. Mon compagnon est Sahraoui (originaire du Sahara). Il est né et a grandi au bled. Au départ, Il était venu ici pour enseigner pour une durée de 4 ans et puis il devait rentrer. Mais l’univers a fait qu’on s’est rencontrés et qu’on a eu un bébé. Comme tout a été très vite, on n’a pas eu le temps de se poser beaucoup de questions et on éduque Mano avec le meilleur de moi-même tant au niveau de mon éducation bruxelloise qu’au niveau de l’éducation reçue par mes parents mais aussi l’éducation que son papa veut lui donner. Chacun y met un peu du sien et on fait notre soupe idéale. Du coup, on passe beaucoup de temps à discuter, à faire des compromis pour se mettre d’accord sur ce qui est bon pour lui. Là où lui va vouloir mettre des limites, moi je vais chercher comment faire pour ne pas atteindre ces limites. Souvent il me dit « nous quand on était petit… » et je lui réponds « oui je sais toi t’as vécu Daeans et Germinal, et moi pareil mais nous on va peut-être essayer de faire mieux » (rires). L’éducation qu’on donne à Mano c’est une Harira (rires) (soupe traditionnelle marocaine, très nutritive dans laquelle on cuisine une multitude d’aliments).

Ta grossesse c’était « Bienvenue au paradis » ou « mon dieu quel enfer » ?

L’enfer. Mais même deux ans et demi plus tard, quand je vois des femmes enceintes qui aiment ça, je les envie. J’aurais adoré adorer ça ! Mais ça n’était pas possible. Je n’étais pas dans un état émotionnel qui me le permettait. Cela ne faisait pas si longtemps que je sortais d’une autre relation difficile où mon ex-mari m’avait mis énormément de pression pour avoir un enfant alors que je ne le désirais pas. On s’est d’ailleurs séparés suite à un ultimatum qu’il m’a posé à ce sujet. Avec mon compagnon actuel, la question des enfants a été abordée de manière différente : si on en avait c’était bien et si pas, c’était bien aussi. Ça permis de voir les choses autrement. Après quelques mois, j’ai accepté d’essayer d’avoir un bébé et je suis tombée enceinte du premier coup. Ça a été très difficile à vivre car je ne m’y attendais pas et que je n’allais pas bien psychologiquement. Je ressentais un sentiment de déloyauté et de culpabilité vis-à-vis de mon ex-mari. Physiquement aussi c’était très dur. J’ai détesté ma grossesse et si je devais en avoir un deuxième, ce qui n’est pas absolument pas à l’ordre du jour, ça ne serait pas avant 4 ou 5 ans car je dois me réparer de ma première maternité. J’aimerais quelque part connaître ce bonheur d’une grossesse épanouie. Je me dis que pour ma première grossesse c’était « wrong place, wrong time » mais que j’ai le droit aussi d’être heureuse en tant que maman. Mais pour autant, jamais je ne ferais un autre enfant pour faire plaisir à mon compagnon ou à mon fils. Je le ferais parce que je l’ai décidé. Je ne me mets pas de pression et je refuse de céder à la pression parce que j’ai 38 ans.

Est-ce que tu t’étais projetée par rapport à la maman que tu pensais devenir ?

Je ne m’étais jamais projetée. Déjà parce que mon ex-mari et moi n’avons jamais imaginé devenir parents. Notre vie était tellement chouette qu’on n’a même pas considéré pendant l’idée d’avoir un gosse. Puis la pression sociale est arrivée pour lui. Mais du coup comme je n’avais jamais eu de désir d’enfant, je n’ai jamais ressenti les peurs qu’ont pu ressentir beaucoup d’amies quand elles étaient enceintes. Je n’avais pas cette crainte d’être une mauvaise mère. Je n’ai jamais remis en questions mes compétences potentielles de mère. Après je n’ai jamais aspiré à être une maman idéale, je revendique le droit d’être une very bad mother car je fais de mon mieux. Je peux comprendre que certaines femmes aiment pouponner mais moi je déteste ça. Je crois que je serai meilleure maman d’un enfant que d’un bébé. J’aspire en tout cas à ça. J’ai envie qu’on puisse faire de vraies activités ensemble.

J’ai beaucoup de mal avec l’idée de devoir m’occuper de mon enfant tout le temps. Je n’ai ni le réservoir affectif ni le réservoir énergétique pour ça.

Tu peux nous parler du concept du Haricot Magique ?

Le Haricot Magique a été lancé à Schaerbeek en 2012 par un couple qui avait été interpellé par le fait qu’il n’y avait pas de restaurant dans lequel ils pouvaient facilement aller avec leurs enfants. Moi, j’ai repris le Haricot Magique il y a un an et demi car j’ai été licenciée suite à ma grossesse. J’ai vécu ça comme le coup de pied au cul que j’avais besoin pour oser lancer mon activité. Je ne suis pas sûre que sans ça j’aurais sauté le pas. J’ai donc repris ce concept avec son nom et l’image qui y était associée mais avec une autre philosophie. Je voulais rompre avec l’isolement que peuvent ressentir certains parents. Je voulais qu’il existe un endroit où les mamans ne se sentent pas seules au monde comme moi j’ai pu me sentir à l’époque de mon congé de maternité. Je n’ai pas lancé ce projet pour les enfants. Mon but est vraiment d’aider les parents par rapport aux difficultés qu’ils peuvent rencontrer. Je veux qu’ils aient un lieu d’échanges. J’ai pu me lancer dans ce projet car j’ai été aidée par job yourself qui est une structure qui m’a permis de lancer mon activité tout en me garantissant mon droit au chômage pendant 18 mois. Je ne peux pas dire que ce soit suffisant mais ça m’a permis de me lancer sans trop de risques. C’est une sécurité financière qu’en tant que jeune parent, on a besoin. J’ai jusqu’à novembre 2020, pour trouver d’autres solutions et rendre mon activité viable. Là par exemple, je recherche des bénévoles car ce temps off pendant le confinement m’a permis de me rendre compte que je ne pouvais plus m’en sortir seule, qu’il y avait trop à faire.

Est-ce que tu trouves que les femmes subissent beaucoup de pression par rapport à leur statut de maman ?

Je crois qu’on nous met la pression dès qu’on est en couple. Ça commence par c’est quand le mariage, après c’est la maison, puis vient la question du bébé. Quand le premier est là, très vite on te dit « le pauvre enfant unique. Tu ne ferais pas un deuxième ? ». Et pourquoi pas, un petit troisième pour la route. Cette pression, c’est en permanence. Et le pire, c’est que ces remarques viennent souvent des femmes elles-mêmes. Les hommes finalement s’en mêlent assez peu. On est nos principales ennemies alors qu’on devait être nos meilleures alliées. On fait beaucoup de raccourcis.

Qu’est-ce que tu trouves qui est le plus difficile dans ton rôle de maman ?

Sans aucun doute, le fait de ne pas avoir de temps pour moi. Ma vie de maman idéale serait d’être maman à mi-temps. J’ai beaucoup de mal avec l’idée de devoir m’occuper de mon enfant tout le temps. Je n’ai ni le réservoir affectif ni le réservoir énergétique pour ça. Je ne m’en sens pas capable. Un proverbe africain dit qu’il faut un village pour élever un enfant et je suis tout à fait d’accord avec ça. On ne devrait pas être juste deux à s’occuper de son bien- être. Dans nos sociétés, on s’adapte parce qu’on n’a pas le choix.

Si tu ne devais transmettre qu’une seule valeur à ton fils, ça serait laquelle ?

La justice. L’injustice me rend malade. Pour moi quelqu’un de respectable, c’est avant tout quelqu’un de juste. Tu peux avoir d’autres qualités importantes bien sûr mais s’il te manque celle-là le reste peut de toute manière partir en cacahuète. C’est pour ça que je voudrais que mon fils soit un garçon juste.