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Stéphanie. Accoucher au temps du coronavirus

Comment on appréhende son accouchement quand le monde vit sa plus grande crise depuis 60 ans ? Stéphanie a accouché d’Emma, il y a 3 semaines. Elle a accepté de témoigner en toute sincérité sur cette expérience difficile et au cours de laquelle il a été quasi impossible de trouver du réconfort. Elle témoigne des limites d’un système à bout de souffle. Elle nous raconte le silence des premiers jours de sa petite fille, dans un monde où tout le monde avance masqué. Elle livre également ses conseils aux futures mamans qui s’apprêtent à donner la vie dans la même situation.
Comment appréhender son accouchement au temps du coronavirus ? Stéphanie a accepté de témoigner sur cette expérience difficile où tout le monde avance masqué.

Stéphanie, 33 ans, en couple, maman d’Emma, 20 jours, propriétaire du café-théâtre Le Trac et coach en entreprise

Comment s’est passé ta prise en charge à l’hôpital ainsi que ton accouchement ? As-tu l’impression que ça a été très différent de ce que l’on peut vivre en temps normal?

Je tiens d’abord à préciser que je peux raconter mon expérience concernant l’hôpital où j’ai accouché, mais dans de nombreux hôpitaux les papas ne sont plus les bienvenus en raison de la situation. Au CHIREC (Bruxelles), ils estiment que c’est essentiel car sinon ça devient ingérable d’un point de vue émotionnel pour les mamans. Et donc quand on est arrivé à l’hôpital, on a dû rentrer par les urgences. On a sonné et on nous a demandé pourquoi on était là. Comme n’importe quelle autre personne, on a dû attendre qu’on vienne nous ouvrir car les portes sont closes. Il faut que le papa comme la maman aient leurs masques avec eux. Dès que tu arrives à la maternité, on te demande d’enlever ta veste, tes chaussures et ils les mettent immédiatement dans une armoire pour éviter tout risque. A part le papa, aussi stressé que toi, personne ne peut venir te voir pendant le travail. On sent bien que c’est difficile pour le personnel soignant. Malgré les circonstances ils se donnent à fond. J’ai eu 27 heures de contractions pour finalement devoir subir une césarienne et personne n’a pu venir pour me rassurer comme c’est normalement le cas. Les sages-femmes sont contraintes de limiter au maximum les contacts. J’ai très vite senti qu’on leur en demandait beaucoup sans qu’elles en aient les moyens. J’ai demandé à un moment pour que ma kiné puisse venir m’assister mais le personnel soignant devait s’assurer que c’était totalement nécessaire. Comme ça faisait 24h que j’avais des contactions et je n’avais toujours que 3 cm de dilatation, ils l’ont appelée pour qu’elle puisse venir m’assister. Et heureusement qu’elle a pu venir car sans elle, on n’aurait peut-être pas su qu’il était grand temps de faire sortir le bébé. Quand on m’a endormie pour la césarienne, j’étais en panique totale car je ne sentais plus mon corps et c’est elle qui a su m’apaiser. C’est la seule fois où en dehors de mon compagnon et de la péridurale, j’ai eu un contact physique avec quelqu’un. Les infirmières ne pouvaient passer que pour répondre brièvement à nos questions et n’ont le droit de toucher les patients que si c’est strictement nécessaire. C’était très froid et je crois que c’est extrêmement difficile de part et d’autre cette absence de contacts. Ma mère qui est médecin dans cet hôpital passait heureusement régulièrement pour nous expliquer ce qui allait se passer et un peu nous rassurer. Pour ma césarienne en urgence, je crois que j’ai eu un peu de chance parce qu’il n’y a eu que 5 accouchements ce jour-là. Mais le lendemain il y en a eu 19 ! Cela semble vite ingérable pour le personnel parce qu’ils doivent prendre le double de précautions mais rien n’est fait pour les aider. En salle de travail, j’entendais une femme dans la pièce d’à côté crier « au secours, aidez-moi ». Le lendemain, j’ai demandé par curiosité si tout s’était bien passé. Il s’est avéré qu’elle a eu son bébé prématurément et que son mari n’a pas pu venir. Mais sa maman n’a pas pu l’accompagner. Ça doit vraiment être le compagnon, la compagne ou personne. Donc cette femme hurlait seule sans personne pour la soulager. ça m’a beaucoup touchée.

Après l’accouchement les choses se sont déroulés comment ?

En salle de réveil, j’étais seule car tu ne peux évidemment pas être en contact avec d’autres gens. On m’a amené à ma chambre et pendant 4 jours je n’en suis plus jamais sortie. Je ne pouvais pas. Mon compagnon pouvait sortir pour vite aller s’acheter à manger mais c’est tout. Et moi, j’avais de la chance car j’ai une bonne assurance et donc j’avais une douche dans ma chambre mais ça n’est pas le cas pour tout le monde. Les femmes qui n’avaient pas subi de césarienne sortaient dans les 24 à 48 h maximum, en fonction de l’heure à laquelle elles ont accouché. Le personnel te prévient que la sage-femme viendra juste plus te voir à la maison. Moi je devais sortir le jeudi mais on m’a clairement dit que si je voulais sortir le mercredi, soit 3 jours après ma césarienne, ça n’était pas un problème.

(Christophe, le compagnon de Stéphanie intervient pour expliquer la procédure pour rentrer et sortir de l’hôpital)

Dès que tu sors de l’hôpital et que tu veux rerentrer tu dois passer par une salle où tu dois te désinfecter les mains et où ils prennent ta température. On te met également un capteur pour vérifier ta capacité pulmonaire. On te pose quelques questions sur la raison de ta présence. Il y a pas mal de gens qui se faisaient refouler. Par exemple, c’est impossible d’accompagner une personne pour un examen même s’il s’agit d’une personne âgée. Ce qui est très étrange dans tout cela, c’est que tu ne vois jamais le visage de personne. Puis finalement on vérifie la présence de certains symptômes de manière très basique mais on n’est jamais testé alors qu’on pourrait tout à fait être porteur sain du coronavirus.

Est-ce que pendant la durée de l’hospitalisation, le personnel médical a réalisé les différents soins habituellement prévus sur votre fille ? Est-ce qu’on vous accompagné pour le premier bain ? Bref, est-ce que vous a été un minimum épaulé dans ces premiers jours ?

Tout va très vite par rapport à la normale. Heureusement qu’on avait pu faire la petite journée parentale à l’hôpital avant tout ça. Parce que même pour le bain, ça a été expédié. Elle a pris notre fille, l’a mise dans l’eau et nous a dit « vous le prenez comme ça, le visage c’est à l’eau claire, et pas tous les jours ». Et elle est partie. Le pédiatre est passé en restant bien loin de nous pour nous expliquer vite certaines choses. Les sages-femmes ne pouvaient passer que si on sonnait pour les appeler. Tu n’as pas la visite de l’ONE ou le test auditif qui devra se faire plus tard. Tout est réduit au minimum. Il y a une autre chose qui est très embêtante si tu n’as pas une bonne assurance, c’est qu’ils ne se chargent plus du tout de l’administratif. Le service des admissions est fermé. Donc c’est nous qui devons prendre en charge toute cette partie. Appeler l’assurance pour voir si on avance le montant de la facture ou si on attend qu’ils nous versent l’argent pour la payer.

Est-ce que tu as l’impression que cette situation a été particulièrement difficile à vivre ?

J’ai eu une chance inouïe que ma mère soit médecin dans cet hôpital et puisse me rendre visite. Enfin elle ne pouvait pas car les sages-femmes lui ont déconseillé d’entrer dans ma chambre. Elle a son caractère et donc elle s’est un peu imposée (sourire). Je me suis vraiment rendue compte à quel point tu as besoin que ta maman soit là. C’est très déshumanisé cette situation. Personne ne te touche et tout le monde est masqué. Quand les sages-femmes prennent ton bébé c’est parce qu’il y a une obligation médicale. Même pour l’allaitement finalement. J’ai cru que quelqu’un allait rester un peu plus longtemps pour m’aider. Mais pas du tout. Il y a de toutes jeunes infirmières qui m’ont donné quelques conseils en restant bien loin ou bien d’autres plus âgées qui empoignaient mon téton pour le mettre dans la bouche de mon bébé et puis qui partaient. Et moi je pensais « meuf, ok c’est dur pour toi mais me laisse pas, ça va encore durer 20 minutes, j’ai besoin d’aide ». Mais j’ai toujours l’impression de déranger donc je n’osais pas trop demander car je me disais qu’elles avaient d’autres choses à faire. Puis ça a l’air bête mais tout prend un temps fou. Comme tu ne peux pas sortir de ta chambre, tu dois sonner si tu as besoin de quoi que ce soit. Mais du coup, tu attends parfois super longtemps juste pour recevoir des couches ou une lingette. Et tu restes seule avec ton bébé qui hurle. Heureusement que notre fille était très calme.

Maintenant que tu es sortie et que tu es à la maison, tu vis tout ça comment ?

Quand tu rentres c’est le flip. Ben déjà comme tout le monde tu n’as plus le petit bouton pour appeler l’infirmière. Tu arrives dans le grand bain et tu réalises qu’il y a plein de trucs que tu avais prévu qui ne servent à rien et d’autres que tu n’avais pas prévu mais dont tu aurais bien besoin. En arrivant, j’étais en larmes. Heureusement, ma mère nous a déposés à la maison. Parce que Christophe, mon compagnon était aussi stressé que moi et il devait gérer la petite. Les premiers jours à la maison, on rigolait parce qu’on se disait que c’était pas plus mal que personne ne puisse venir, que ça nous laissait le temps de nous organiser. Mais au bout de 3 ou 4 jours c’est devenu très difficile. On aurait bien besoin de voir les copains, la famille même si notre bébé est facile puisqu’elle dort des blocs de 3, 4 heures. On aurait bien envie de la confier aux bras de quelqu’un pour souffler et prendre un tout petit moment pour soi. D’autant plus que j’ai eu une césarienne et que normalement je ne devrais rien porter. J’ai beaucoup de chance de m’être remise très vite. Si j’avais dû avoir la douleur en plus ça aurait été ingérable sans aide. Etre seuls maintenant c’est extrêmement courageux. C’est très difficile.

Est-ce que tu as peur pour ton bébé ?

Oui clairement. Dès qu’on sort, ne serait-ce que les poubelles, j’ai très peur de ramener la maladie à la maison. Je me dis que je vais la contaminer, qu’elle va y rester. Ce n’est pas facile de rester calme. Tu deviens super parano. Tu n’as pas peur de le choper toi mais que ton bébé l’attrape. Après j’ai l’impression que quand tu deviens parent, quoi qu’il arrive tu t’inquiètes. Mais avec ça qui traîne, c’est amplifié. Ça n’est pas quelque chose de palpable ou de quantifiable. C’est invisible. Comme il n’y a eu qu’un seul décès de bébé jusqu’à présent, tu as envie de croire que ça n’arrivera pas à ton enfant. Mais tu n’y crois pas vraiment.

Quels conseils tu donnerais aux mamans qui vont accoucher dans les semaines à venir ?

Prévoir un masque pour chacun car ils n’en n’ont pas. Prévoir à manger pour le compagnon parce que sinon c’est un peu la guerre. Je dirais aussi qu’une fois à l’hôpital, il faut regrouper toutes ses demandes et ses questions car tout prend beaucoup plus de temps. Il ne faut pas hésiter aussi à appeler avant de se déplacer car ils sont super chouettes, ils répondent patiemment et puis c’est prendre inutilement des risques que de se rendre sur place. Mais surtout il faut tout prendre à la cool. Ils font du mieux qu’ils peuvent.