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Loubna. Double Je

Est-ce qu’on connaît vraiment ses enfants ? Loubna depuis l’enfance a le sentiment de devoir jongler entre deux différentes personnalités : celle de la maison et celle de l’extérieur. Par peur du conflit mais aussi parce que c’est compliqué de résister au poids de sa culture. Alors quand elle devient maman à son tour, son vœu le plus cher est que ses enfants lui fassent assez confiance pour oser être totalement eux-mêmes même si ça peut parfois lui déplaire ou la blesser.
Loubna maman mixte
Loubna, 37 ans, mariée, 2 enfants, Dalil 10 ans et Sofia 6 ans, assistante sociale
Quel genre de petite fille étais-tu ?

J’étais une petite fille qui exprimait très peu ses sentiments. Très tôt, j’ai compris que je ne pouvais pas dire tout ce que je pensais et que ça pouvait se retourner contre moi. Je savais que j’allais devoir jouer un double-jeu et que j’allais être deux personnes différentes : à la maison et à l’extérieur. Je devais rentrer dans certains codes parce que sinon ça n’aurait pas été avec mes parents. Et comme je ne suis pas quelqu’un de frontal qui va au clash, je ne cherchais pas le conflit. Je n’ai jamais fait de crise d’adolescence en gros (rires).

Tu as grandi dans quel genre de famille ?

Mes parents sont issus d’une autre culture, celle du Maghreb. Ils sont arrivés en Belgique très jeunes avec la volonté de s’intégrer. Mais ils ont toujours voulu préserver leur culture. Surtout ma mère. C’était important pour elle, à la maison de partager ses coutumes. Sans cela, elle aurait eu l’impression de renier ses origines. Même si elle était analphabète, c’était une maman très à l’écoute, elle nous parlait énormément et elle nous expliquait tout. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour elle, pour le parcours de vie qu’elle a eu et les valeurs qu’elle et mon père nous ont transmises. Il n’y avait pas de tabou entre elle et moi alors que dans notre culture c’est finalement assez rare. Malgré cela, très jeune, j’ai compris qu’il y avait beaucoup de choses que je ne pouvais pas demander. Elle nous transmettait son amour surtout à travers la nourriture car nous étions une famille nombreuse avec peu de moyens. Elle ne pouvait peut-être pas nous offrir de jouets ou de baskets mais il y avait toujours à manger à profusion. Mon père, lui était très pudique et très timide. Il parlait donc peu de ses sentiments. Son physique imposant faisait qu’il y avait peu de place pour le dialogue mais on savait combien il nous aimait. Il utilisait des termes affectueux qui faisaient qu’au fond de moi, j’en étais sûre et qu’il n’avait pas besoin de l’exprimer.

Tu penses que tu reproduis l’éducation que tu as reçue ou tu es plutôt totalement en opposition avec celle-ci ?

Non tout le contraire. Je veux que mes enfants soient le plus authentiques possible avec moi. Le plus important est que je sois toujours à leur écoute, qu’ils puissent me dire quand ça ne va pas même si ça ne me plaît pas ou que ça me fait mal. Je ne veux pas qu’on ait un rapport d’autorité. Bien sûr, il y a des règles mais c’est important qu’ils puissent toujours exprimer leurs émotions. Je veux qu’ils se sentent assez à l’aise dans la famille pour oser dire ce qu’ils pensent. Il n’y a pas de mauvaise pensée. Ils peuvent tout me dire. Je ne veux pas qu’ils soient différents à la maison et à l’extérieur. Ils doivent pouvoir être eux-mêmes sans avoir peur. Je veux les connaître réellement car j’ai l’impression que mes parents ne me connaissaient pas vraiment. Ils avaient une image de moi qui ne correspondait pas complètement à la réalité.

Tes grossesses, tu dirais que c’était plutôt « bienvenu au paradis » ou « mon dieu quel enfer » ?

Mes grossesses se sont bien déroulées, j’étais très à l’écoute des changements qui s’opéraient en moi. Je voulais déjà pendant la grossesse être en contact avec eux. Grâce à l’haptonomie, je leur parlais beaucoup.

Est-ce que la maman que tu imaginais être, ressemble à celle que tu es ?

Les débuts avec mon fils ont été durs. Avant même qu’il ne naisse, tout était organisé dans ma tête. J’avais beaucoup lu sur le sujet. Je savais comment je voulais l’accueillir, ce que je devais faire pour que l’allaitement se passe bien,…En gros, je me mettais énormément de pression et quand il est arrivé ça a été très difficile pour moi. Je culpabilisais beaucoup de ne pas y arriver comme je l’avais imaginé. De base, je n’étais pas quelqu’un de très organisé, du coup je me suis sentie dépassée. J’ai ressenti très vite l’urgence de devoir le confier une ou deux nuits pour nous retrouver avec mon mari. Je voulais aussi me retrouver en tant que femme. Je ne pourrais pas être juste maman. J’ai aussi besoin d’être considérée pour moi-même.

On fait miroiter aux femmes seulement le positif de la maternité. On tait les difficultés. Du coup, on se sent complètement perdue et démunie quand le bébé arrive

Qu’est-ce qui est le plus dur pour toi dans ton rôle de maman ?

Au quotidien, je dirais le fait que j’ai du mal à gérer mes émotions. Ces moments où je déborde, où je pète un câble avec les enfants parce que je suis fatiguée. Je sais à l’avance que certains de leurs comportements  vont m’énerver mais je ne sens pas toujours ce moment où je bascule de l’autre côté et où je m’énerve voire je hurle.  Je suis contre la violence et jamais je ne lèverais la main sur mes enfants mais ces instants où ils me poussent à bout et où je n’arrive pas à gérer mes émotions me font beaucoup culpabiliser. Je suis à la fois en colère contre eux parce qu’ils ne m’écoutent pas et en même temps contre moi car je n’ai pas réussi à mettre en place autre chose pour ne pas en arriver là.

Tu trouves que les mères subissent beaucoup de pression de l’extérieur ?

Oui je trouve qu’on nous fait miroiter que le positif de la maternité. Avant d’avoir mon premier enfant, on m’a beaucoup dit que ça n’allait être que du bonheur,…. Du coup, lorsqu’il est né, j’ai vite déchanté et j’ai énormément culpabilisé. Je me demandais comment cela se faisait que je ne gérais pas aussi bien que les autres mamans. Je doutais énormément de moi.  C’est la raison pour laquelle j’ai décidé par après, d’en parler avec mes amies quand elles ont à leur tour été enceintes. Il me semblait important de leur dire que oui, c’est du bonheur mais c’est aussi beaucoup de solitude, de fatigue, d’angoisse, de remise en question,… Même si ça en vaut la peine !

Est-ce que parfois tu as peur?

J’ai un tempérament plutôt angoissé. Je me suis souvent mise des barrières par peur du changement et de ne pas maîtriser ce que je ne connaissais pas. Depuis que je suis maman, les choses ont un peu évolué et j’arrive à trouver la force pour surmonter mes peurs et oser entreprendre de nouvelles expériences. Comme si devenir mère m’avait donné plus d’assurance, histoire de montrer à mes enfants que je peux me dépasser. A un autre niveau, j’angoisse parfois à l’idée de ne pas être à la hauteur dans mon rôle de maman et qu’ils pourraient me le reprocher un jour. Mais là aussi, j’ai évolué et j’apprends à accepter que je ne pourrai jamais être une maman parfaite.

SI tu devais transmettre une seule valeur à tes enfants, laquelle serait-elle ?

Il y a deux valeurs que je ne peux pas dissocier : « L’estime de soi » et « l’empathie ». Je pense que pour que mes enfants soient forts, il faut qu’ils aient une bonne estime d’eux-mêmes. C’est important pour moi de les valoriser, de leur apprendre à exprimer ce qu’ils ressentent car je crois que ça les aidera à affronter les moments difficiles. Je ne peux la dissocier de l’empathie car je pense qu’il est tout aussi important de pouvoir se mettre à la place des autres. C’est une qualité qui nous apprend beaucoup sur nous-même.